Pourquoi avons-nous besoin de mettre les gens dans des cases ?

Introduction 

"Il est toxique."

"Elle est hypersensible."

"C'est un évitant. C'est une anxieuse."

"Lui ? C'est un narcissique !" 

"Elle manque de confiance en elle." 

Nous avons de plus en plus tendance à utiliser des catégories pour décrire les personnes qui nous entourent. Les réseaux sociaux, les contenus de développement personnel et la vulgarisation psychologique nous donnent accès à de nombreux concepts pour comprendre les comportements humains. 

Ces mots peuvent être utiles jusqu'à se qu'ils ne le soient plus. Ils permettent parfois de mettre un nom sur une expérience, de mieux comprendre une relation ou de prendre conscience de mécanismes que nous avions du mal à identifier. 

Mais ils peuvent aussi nous enfermer dans une vision simplifiée des autres. 

A partir du moment où nous avons classé quelqu'un comme "toxique"(terme devenu très galvaudé sur les réseaux sociaux), "évitant" (peut-être encore plus !) ou "manipulateur" (alors celui là...), avons-nous encore réellement envie de comprendre son comportement? Ou commençons-nous à interpréter tout ce qu'il fait à travers cette étiquette ? 

Pourquoi avons-nous autant besoin de classer les autres ? Et comment continuer à les comprendre sans renoncer aux catégories qui nous aident à nous repérer ? 

Notre cerveau cherche naturellement à simplifier le monde 

Le monde est complexe. Les personnes que nous rencontrons le sont tout autant. 

Nous avons déjà aborder dans certains articles les biais cognitifs qui nous aident à prendre des décisions rapides. 

Nous ne pouvons pas analyser en permanence chaque situation, chaque parole et chaque comportement en tenant compte de toutes les explications possibles. Notre cerveau utilise donc des catégorisations pour organiser les informations et aller plus vite. 

Nous distinguons les personnes de confiance de celles dont nous devons nous méfier. Nous repérons des ressemblances entre différentes situations. Nous associons certains comportements à des expériences déjà vécues. 

Cette capacité est utile. Elle nous permet d'apprendre, d'anticiper et de prendre des décisions sans devoir repartir de zéro à chaque rencontre. 

En revanche, lorsque cette simplification devient une certitude, là, cela peut poser problème. 

Une personne qui annule plusieurs rendez-vous devient "quelqu'un sur qui on ne peut pas compter". Une personne qui exprime peu ses émotions devient "froide". Quelqu'un qui a besoin de distance dans une relation devient "évitant".

Ces interprétations ne sont pas forcément fausses mais elles ne racontent qu'une partie de l'histoire. 

La personne qui annule souvent ses rendez-vous est-elle désorganisée, débordée, désintéressée  ou traverse-t-elle une période difficile ? Celle qui exprime peu ses émotions est-elle indifférente, réservée, inquiète ou simplement habituée à les garder pour elle ? 

Une catégorie nous aide à organiser la réalité. Elle ne nous donne pas nécessairement accès à toute la réalité. 

Système 1, système 2 : pourquoi jugeons-nous si vite les autres ? 

Dans son livre système 1 / système 2 : les deux vitesses de la pensée, le psychologue Daniel Kahneman décrit une théorie sur deux modes de fonctionnement de la pensée : l'un rapide et intuitif, l'autre plus lent et plus réfléchi.

Le système 1 ​​​​​​​fonctionne de manière automatique. Il repère des indices, établit des associations et produit rapidement des impressions. Il te permet de réagir sans devoir analyser consciemment chaque information. La vitesse de pensée du système 1 est estimée à 1 milliards de bits à la seconde. 

Le ​​​​​​​système 2​​​​​​​, lui, demande davantage d'attention et d'effort. Il nous permet notamment d'examiner une situation, de comparer différentes explications et de remettre en question nos premières impressions. La vitesse de pensée du système 2 est évaluée à 10 bits à la seconde. 

Ces deux modes de pensées sont utiles. Sans les automatismes du système 1, tu passerais un temps considérable à analyser les situations les plus ordinaires. Par contre, lorsque tu cherches à comprendre les autres, cette rapidité peut aussi te jouer des tours. 

Imaginons que tu rencontres une personne qui parle peu, reste en retrait et semble peu démonstrative.

Ton système 1 peut rapidement produire une interprétation : "Elle est froide", "Elle est arrogante" ou "Elle n'aime pas les gens".

Cette impression apparaît parfois avant même que tu aies eu le temps de t'interroger sur ce que tu observes vraiment. 

Le système 2 peut alors t'aider à prendre du recul : est-elle simplement réservée ? Se sent-elle mal à l'aise dans ce contexte ? Est-elle fatiguée ? Ou est-ce effectivement une personne qui manifeste peu d'intérêt pour les autres ? 

Tu ne peux pas nécessairement répondre à ces questions immédiatement mais tu peux reconnaître que plusieurs explications sont possibles. 

C'est quand ta première impression devient une conclusion définitive sans que tu prennes le temps de l'examiner que cela devient un problème. 

Et parfois, tu vas même plus loin : une fois que tu as classé quelqu'un dans une catégorie, tu interprètes ses comportements suivant à travers le prisme de cette première impression. 

​​​​​​​Une personne que tu juges arrogante te paraît méprisante lorsqu'elle ne te salues pas. Une personne que tu considères comme égoïste te semble intéressée lorsqu'elle te rend service. Ton interprétation finit par influencer ce que tu remarques et la façon dont tu comprends ses actes. 

Nous ne voyons alors plus seulement la personne devant nous : nous voyons aussi l'histoire que notre esprit a construite à son sujet. 

Faut-il pour autant te méfier de toutes tes intuitions ? Non. Une impression rapide n'est pas une mauvaise impression, elle est construite de manières inconsciente dans un contexte donnée et elle s'appuie sur une expérience solide ou sur des indices répétés.

Mais une intuition reste avant tout un point de départ, pas toujours une conclusion à suivre tout le temps.

Mobiliser notre pensée plus réfléchie ne signifie pas chercher des excuses à tout le monde ni analyser chaque intéraction pendant des heures. Cela peut simplement consister à te poser une question avant de juger :

Qu'est-ce que je sais vraiment de cette personne, et qu'est-ce que je suis en train de supposer ? 

​​​​​​​Cette petite pause peut suffire à rouvrir des possibilités que ta première impression avait refermées.

Mettre les autres dans des cases nous aide à appréhender le monde et nous rassure

Catégoriser les autres ne répond pas seulement à un besoin de compréhension. Cela peut également répondre à un besoin de sécurité. 

Quand tu ne comprends pas le comportement de quelqu'un, tu peux ressentir de l'incertitude, de la frustration ou pire encore de l'inquiétude.

Pourquoi est-ce qu'il/elle s'éloigne ? Pourquoi réagit-il/elle de cette manière? Puis-je lui faire confiance ? Est-ce que cette relation risque de me faire souffrir ? 

Ne pas avoir de réponse peut être très inconfortable.

Attribuer une étiquette permet alors de donner une explication à ce qui t'échappe : "il a peur de l'engagement", "Elle est manipulatrice ", "C'est son attachement évitant".

Tu as désormais une explication. Et avec elle, parfois, l'impression de mieux maîtriser la situation.

Cependant, il existe une grosse différence entre avoir trouvé une explication possible et avoir compris ce qui se passe réellement.

Une étiquette peut t'aider à prendre du recul. Elle peut aussi te dispenser de poser des questions, de vérifier tes interprétations ou d'accepter que tu ne saches pas encore. 

Tu préfères parfois une explication imparfaite à l'inconfort de l'incertitude.

​​​​​​​Or, les relations humaines ne te donne pas toujours accès à des réponses définitives. Il arrive que tu dois observer, échanger et attendre avant de comprendre ce qui se joue. 

​​​​​​​Une fois la case trouvée, tu finis par voir ce qui la confirme 

Un biais hyper présent et certainement l'un des plus prégnant est le biais de confirmation.

Il désigne la tendance à accorder davantage d'attention aux informations qui confirment ce que tu penses déjà, au détriment de celles qui pourraient nuancer ou contredire ton interprétation.

Imagine que tu sois convaincu qu'une personne est égoïste.

Lorsqu'elle refuse de te rendre service, tu y vois une nouvelle preuve de son égoïsme. Lorsqu'elle accepte de t'aider, tu peux considérer qu'elle avait simplement quelque chose à y gagner. 

​​​​​​​Peu à peu, ton jugement devient difficile à remettre en question : presque tout ce que fait cette personne peut être interprété comme une confirmation de notre première impression. 

Tu ne regarde plus vraiment ce qu'elle fait. Tu regardes ce que tu penses déjà savoir d'elle. 

Ce phénomène peut également se produire avec les catégories psychologiques. Si tu as identifié quelqu'un comme évitant, tu peux interpréter chaque besoin de solitude comme une fuite affective, même lorsque cette personne a juste besoin de repos ou d'espace. 

L'interprétation n'est pas forcément fausse en revanche tu risques de ne plus examiner les autres possibilités. Là cela peut devenir un problème. 

Le danger n'est pas seulement de se tromper sur quelqu'un. C'est de finir par ne plus pouvoir envisager que tu te sois trompé.

Les étiquettes peuvent t'empêcher de voir les contradictions humaines 

Nous aimons les descriptions cohérentes. Une personne courageuse devrait être courageuse dans toutes les situations. Une personne généreuse devrait toujours se montrer généreuse. Une personne qui t'aime devrait savoir te rassurer. 

Pourtant, nous sommes tous traversés par des contradictions.

Tu peux être à l'aise en société et craindre l'intimité. Avoir confiance en tes compétences professionnelles et manquer d'assurance dans tes relations. Être attentifs aux besoins des autres et avoir du mal à exprimer les tiennes. 

Tu peux aussi changer selon les périodes de ta vie, les personnes que tu rencontres et les situations auxquelles tu es confrontés. 

Quelqu'un peut avoir tendance à éviter les conflits dans son couple et savoir les affronter au travail. Une personne habituellement calme peut réagir vivement lorsqu'elle se sent humiliée. Quelqu'un qui s'est montré peu disponible pendant une période difficile peut retrouver davantage de disponibilités par la suite. 

Ces contradictions ne rendent pas forcément les personnes incohérentes. Elles rappellent surtout que nos comportements dépendent aussi du contexte.

Une catégorie peut décrire une tendance, mais elle ne résume pas une identité entière. 

​​​​​​​Et surtout, ​​​​​​​ce qu'une personne fait dans une situation ne définit pas tout ce qu'elle est. 

Comprendre un comportement ne veut pas dire tout accepter 

Voilà une nuance on ne peut plus importante. 

Faut-il alors renoncer à catégoriser les autres ? Certainement pas. 

Déjà parce qu'on ne peut pas le faire, du moins consciemment ou alors difficilement, et surtout parce que faire cela à une utilité comme nous l'avons dit plus haut.

Certaines catégories nous aident à reconnaître des comportements répétitifs, à mettre des mots sur des difficultés et à mieux comprendre nos relations. Elle peuvent également permettre d'identifier des situations dans lesquelles il est nécessaire de poser des limites. 

Le problème n'est pas de chercher à comprendre, il est de confondre compréhension et certitude, ou compréhension et justification.

​​​​​​​Tu peux chercher à comprendre pourquoi une personne se montre agressive sans accepter qu'elle te manque de respect.

Tu peux reconnaître que quelqu'un a peur de l'abandon sans devenir responsable de toutes ses insécurités.

Tu peux tenir compte de l'histoire d'une personne sans minimiser les conséquences de ses actes.

Comprendre ce qui peut expliquer un comportement ne signifie pas que ce comportement devient acceptable.

Il est donc possible de rester curieux à l'égard des autres tout en étant ferme sur tes limites

Tu n'as pas besoin de déterminer si quelqu'un est fondamentalement "bon" ou "mauvais" pour décider si une relation te convient. 

Tu peux t'appuyer sur des éléments plus concrets : ce qui se répète, la manière dont tes limites sont respectées, la possibilité de dialoguer, la capacité de chacun à reconnaître ses torts et à faire évoluer ses comportements.

Nous pouvons rester ouverts sur les raisons d'un comportement sans être flous sur ses conséquences. 

Comment rester ouvert sans renoncer à la catégorisation ?

C'est ici qu'on va tenter d'apporter des pistes de réflexions que jugent pertinentes. 

L'objectif n'est pas de supprimer tes besoins de classer. Il est d'apprendre à utiliser les catégories comme des outils de compréhension plutôt que comme des verdicts. 

Voici ces quelques pistes pour y parvenir. 

Remplacer les certitudes par des hypothèses 

Au lieu de penser "Cette personne est froide", tu peux te demander : "Elle te paraît distante dans cette situation. Qu'est-ce qui pourrait l'expliquer ?"

La nuance peut sembler minime, mais elle change ta manière d'aborder l'autre.

Tu passes d'une affirmation sur son identité à une observation de son comportement. 

Cela ne t'oblige pas à trouver une excuse à tout. Cela te permet simplement de distinguer ce que tu as observé de ce que tu en as déduit. 

Séparer les faits de nos interprétations 

Le fait : une personne n'a pas répondu à ton message depuis deux jours. 

L'interprétation : elle ne s'intéresse pas à moi, elle m'évite ou elle cherche à me faire réagir. 

Ces interprétations sont possibles, mais elles ne sont pas les seules. 

Peut-être est-elle occupée, ne sait-elle pas quoi répondre ou traverse-t-elle une période difficile. Peut-être aussi qu'elle ne souhaite effectivement pas poursuivre la relation. 

Tu ne peux pas toujours le savoir immédiatement.

Distinguer les faits de ton regard posé sur les faits te permet de ne pas transformer trop rapidement une incertitude en certitude. 

Se demander ce qui pourrait te faire changer d'avis. 

Quand tu as une opinion bien arrêtée sur quelqu'un, une question peut être particulièrement utile :

Qu'est-ce que cette personne pourrait faire qui me pousserait à revoir mon jugement ? 

Si la réponse est "rien", tu as peut-être cessé d'observer la personne pour ne plus voir que l'étiquette.

Rester ouvert ne veut pas dire changer d'avis au moindre élément. Cela signifie accepter que ta lucidité puisse évoluer lorsque de nouvelles informations apparaissent.

Regarder les comportements dans le contexte 

Un comportement isolé ne raconte pas inévitablement une histoire complète.

Il est souvent plus pertinent d'observer sa répétition, les circonstances dans lesquelles il apparaît et la façon dont la personne réagit lorsqu'on en parle.

Est-ce une réaction exceptionnelle ou un fonctionnement récurrent ? La personne peut-elle entendre ce que tu ressens ? Reconnaît-elle l'impact de ses actes ? Cherche-t-elle à réparer lorsqu'elle a blessé quelqu'un?

Ces question sont souvent plus utiles qu'une recherche immédiate de la bonne case pour cette personne. 

Se rappeler que nous aussi, nous sommes plus complexes que nos étiquettes 

On aimerait être compris dans nos nuances, nos intentions et nos contradictions. Nous voudrions que les autres tiennent compte de notre histoire et des circonstances dans lesquelles nous agissons. 

Pourtant, tu peux parfois accorder moins de complexité aux personnes qui te déçoivent ou te blessent. 

​​​​​​​On explique nos propres réactions par la fatigue, la peur, le contexte ou notre histoire. Celles des autres nous semblent parfois révéler directement leur personnalité.
Nous ne sommes pas obligés de traiter tous les comportements de la même manière. Mais nous pouvons essayer d'appliquer aux autres la même prudence que nous souhaiterions voir appliquée à notre propre égard. 

Cela ne garantit pas que nous les comprendrons mieux. Cela nous évite au moins de confondre trop vite une personne avec l'image que nous nous sommes faite d'elle. 

Conclusion : comprendre, c'est aussi accepter de ne pas tout savoir 

Mettre les gens dans des cases répond à un besoin compréhensible. Les catégorisations nous aident à organiser le monde, à reconnaître des mécanismes et à prendre des décisions. 

Elles deviennent problématiques quand elles nous donnent l'illusion de connaître entièrement quelqu'un, lorsqu'elles remplacent l'observation ou lorsqu'elles nous empêchent de remettre en question nos propres interprétations.

Nous n'avons pas besoin de renoncer aux cases que l'on crée pour rester ouverts. Nous pouvons les utiliser tout en gardant à l'esprit qu'elles sont partielles, provisoires et parfois imparfaites. 

​​​​​​​Une personne peut présenter des comportements que nous reconnaissons sans se réduire à ces comportements. Elle peut avoir une histoire qui éclaire certaines de ses réactions sans que cette histoire explique tout. Elle peut aussi évoluer, nous surprendre ou nous montrer une facette que nous n'avions pas envisagée.

​​​​​​​Rester ouvert ne veut pas dire être naïf, tout accepter ou accorder une confiance aveugle. Cela veut dire conserver la capacité d'observer, de questionner et de réviser notre jugement lorsque les faits le justifient.

Au fond, LA question serait de nous demander : Quelle case nous permet de comprendre et quelle est celle qui risque de nous empêcher de voir ?

Une case peut éclairer un comportement mais elle ne devrait jamais nous dispenser de continuer à regarder la personne qui se trouve derrière.

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Si tu souhaites explorer en quoi le fait de classifier les personnes t'empêche de mieux discerner les faits de tes interprétations, contact moi en cliquant en haut de la page.  

 

 

 


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