Pourquoi est-il si difficile d'accepter de ne pas savoir ?

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Introduction 

"Alors, toi, tu en penses quoi ?" 

On nous demande régulièrement notre avis. 

Sur la politique, l'éducation, les relations, l'actualité, la santé, les comportements des autres et j'en passes...

Et il faudrait avoir une réponse, c'est parfois inconfortable de ne pas donner son avis, surtout dans notre société actuelle. 

Comme si ne pas savoir ou ne pas avoir d'avis était devenu une faiblesse voir suspect.

Comme si avoir un avis sur tout était une preuve d'intelligence, de personnalité ou de confiance en soi. 

Pourtant, il existe une réponse qui demande parfois bien plus de courage : 

"Je ne sais pas."

Ou comme aurait dit Socrate dans ses dialogues "l'apologie de Socrate" " Je sais que je ne sais rien." Par cette phrase il voulait dire que la vraie sagesse, parfois, commence par la conscience de sa propre ignorance, par opposition à ceux qui croient tout savoir. 

Il peut y avoir une autre réponse encore plus difficile :

"Je n'ai pas encore suffisamment d'éléments pour avoir un avis."

Mais pourquoi est-ce si difficile à accepter ? 

Nous n'aimons pas beaucoup le vide laissé par l'incertitude 

Ne pas savoir crée une forme de flou inconfortable.

Quand une situation est incertaine, nous ne savons pas exactement ce qui va se passer, quelle décision prendre ou quelle interprétation adopter.

Et cette gêne nous pousse naturellement à chercher une réponse. 

Parfois, c'est utile.

Chercher des informations, réfléchir, questionner, demander conseil : tout cela peut nous permettre de réduire l'incertitude.

Mais nous pouvons aussi chercher une réponse trop rapidement parce qu'une réponse imparfaite peut être psychologiquement plus confortable que l'absence de réponse. 

​​​​​​​Il est parfois plus rassurant de penser : 

"Je sais ce qui se passe." 

que :

"Je ne comprends pas encore complètement ce qui se passe."

Problème : une réponse rapide n'est pas forcément une réponse juste. 

Et parfois, nous ne cherchons pas vraiment la vérité 

C'est ici qu'intervient une notion particulièrement intéressante: le raisonnement motivé. 

Une étude IRMf de Drew Western en 2004 démontre que face aux contradictions de leur candidat (Bush ou Kerry), les électeurs partisans n'activent pas la logique mais l'affecte. Dès qu'ils réussissent à rationaliser de mauvaise foi les erreurs de leur champion tout en condamnant celles de l'adversaire ou d'une cible neutre, leur cerveau y voit un certain gain, prouvant que le raisonnement motivé est une défense émotionnelle inconsciente et surtout gratifiante. 

​​​​​​​Tu l'auras compris, le raisonnement motivé c'est notamment le fait que nos motivations peuvent influencer la manière dont nous sélectionnons, évaluons et interprétons les informations. 

Autrement dit, nous ne raisonnons pas toujours uniquement pour savoir ce qui est vrai mais parfois raisonner pour arriver à une conclusion que nous avons envie de croire. 

Par exemple :

​​​​​​​Je veux croire que mon choix était le bon, je vais donc naturellement être davantage attentif aux informations qui le confirment. 

Je suis convaincu qu'une personne ne m'apprécie pas, je vais remarquer ses comportements qui semblent confirmer cette hypothèse et peut-être minimiser ceux qui la contredisent.

​​​​​​​Je veux croire qu'une méthode fonctionne, je vais retenir les témoignages qui la valorisent davantage que ceux qui la remettent en question. 

Et le plus intéressant, c'est que nous ne sommes pas forcément en train de nous mentir consciemment.

Nous pouvons sincèrement avoir l'impression de raisonner de manière objective. C'est justement ce qui rend le phénomène intéressant.

​​​​​​​Nous pouvons utiliser notre intelligence pour défendre une conclusion plutôt que pour chercher à savoir si cette conclusion est réellement solide. 

Le leurre : confondre confiance et compétence

​​​​​​​C'est ici qu'on peut également parler de l'effet Dunning-Kruger.

Les travaux de Justin Kruger et David Dunning ont notamment montré que, dans certains domaines, les personnes les moins compétentes peuvent avoir davantage de difficultés à évaluer correctement leur propre niveau. 

Pourquoi ? 

Parce que les compétences nécessaires pour réussir une tâche sont parfois aussi primordiales pour reconnaître ses propres erreurs. 

Autrement dit : 

si je ne maitrise pas convenablement un sujet, je peux également manquer des outils qui me permettraient de voir que je le maîtrise mal.

Cela ne veut pas dire que :

"Les ignorants sont toujours persuadés d'avoir raison."

Ce serait une caricature de l'effet Dunning-Kruger. Cela vient plutôt d'un problème de recule sur ses propres pensées et notre capacité à évaluer la qualité de notre propre raisonnement ou de nos connaissances. 

Et cela peut expliquer une chose déroutante : 

être sûr de soi ne signifie pas nécessairement avoir raison. 

La confiance est une expérience subjective, la compétence et la qualité d'un raisonnement sont autre chose. 

Le "mont stupide" et la "vallée du désespoir"

Au début, lorsque nous découvrons un sujet, quelques connaissances peuvent parfois donner l'impression que nous avons compris l'essentiel.

C'est se qu'on appelle affectueusement le "mont stupide". 

On connait quelques concepts, on découvre deux ou trois mécanismes, et soudain tout paraît simple. 

Puis on apprend davantage, et là, paradoxe : plus on apprend, plus on découvre tout ce qu'on ne savait pas. 

On réalise que le sujet est beaucoup plus complexe qu'on ne le pensait. 

C'est ce que la représentation populaire appelle la "vallée du desespoir". 

La confiance peut alors chuter : 

"En fait, je ne comprends rien."

"Plus j'apprends, moins je suis sûr de moi." 

"Je pensais avoir compris... mais maintenant je vois toutes la nuances."

Pourtant ce moment n'est pas nécessairement un recul, il peut être, au contraire, le signe que notre compréhension est justement devenue plus réaliste. 

​​​​​​​C'est aussi pour cela qu'accepter de ne pas savoir est une compétence importante. 

Le soucis n'est pas seulement de passer de "je ne sais pas " à "je sais", c'est aussi d'apprendre à passer de : 

"Je crois avoir compris" 

à

"Plus j'apprends, plus je comprends ce que je ne sais pas encore."

Nuance importante, le "mont stupide" et la "vallée du désespoir" sont une représentation populaire de l'apprentissage, pas les résultats directs de l'étude originale de Dunnning-Kruger.

L'étude de 1999 portait, entre autres, sur l'écart entre performance réelle et capacité à évaluer correctement sa propre performance.

Il s'agit donc plus d'une métaphore pédagogique.

Le problème n'est donc pas de se tromper 

Nous allons tous nous tromper. Sur certaines choses, nous avons raison, sur d'autres, nous avons tort. 

Et sur beaucoup de sujets, nous n'avons tout simplement pas assez d'informations pour nous prononcer. 

Le véritable enjeu c'est : "Est-ce que je suis capable de reconnaître que je pourrais me tromper"et non pas "Est-ce que je me trompe." 

C'est une différence on ne peut plus importante. 

Une personne qui pense : 

"Je suis certain d'avoir raison" 

ferme rapidement la porte à la réflexion.

Tandis qu'une personne qui pense : 

"Voilà ce que je pense maintenant, mais je peux avoir tort."

laisse encore une place à l'apprentissage.

​​​​​​​Quatre bonnes habitudes pour garder un esprit critique 

Il ne s'agit pas ici d'une liste officielle de "quatre piliers" de l'esprit critique, mais plutôt de quatre bonnes habitudes utiles pour développer une pensée plus rigoureuse.

1. Accepter de ne pas avoir d'avis sur tout 

Nous vivons dans une époque où chacun peut être invité à réagir immédiatement à tout.

Une actualité apparait, une polémique éclate, une vidéo devient virale...

Et presque instantanément :

"Tu en penses quoi ?" 

Mais pourquoi faudrait-il automatiquement avoir un avis ?

Ne pas connaître suffisamment un sujet est une raison parfaitement valable de suspendre son jugement. 

Ne pas avoir d'avis n'est pas un manque d'intelligence, cela peut être, au contraire, une preuve de lucidité. 

2. Garder une marge de réflexion 

Il y a une différence entre : 

"Je pense que..."

et 

"C'est forcement comme ça."

Le premier laisse une porte ouverte, le second ferme la discussion.

Garder une marge de discernement, c'est accepter que notre compréhension puisse évoluer.

C'est pouvoir dire :

"Pour l'instant, voilà ce que je pense."

Cette petite nuance peut sembler insignifiante et pourtant elle change beaucoup de choses.

Elle transforme une opinion en hypothèse susceptible d'être réévaluée. 

3. Savoir dire "je ne sais pas"

C'est probablement l'une des phrases les plus sous-estimées dans notre société.

"Je ne sais pas." 

Pas :

"Ça doit être ça." ou"J'ai vu quelqu'un dire que..."ou "tout le Monde sait que..." 

Juste : "je ne sais pas ou éventuellement "je vais me renseigner."

Reconnaître les limites de ses connaissances correspond à ce qu'on appelle, entre autre, l'humilité intellectuelle.

​​​​​​​Ça n'est pas manquer de personnalité, c'est simplement ne pas prétendre savoir davantage que ce que l'on sait vraiment. 

4. Accepter de changer d'avis 

​​​​​​​C'est certainement le plus difficile parce que changer d'avis peut parfois donner l'impression de perdre.

Perdre la face, perdre la discussion, admettre que quelqu'un avait raison ou encore reconnaître que nous nous étions trompés. 

​​​​​​​Or, changer d'avis lorsque de nouvelles informations nous conduisent à réévaluer notre position n'est pas pas un signe de faiblesse. 

C'est parfois la conséquence logique d'une réflexion honnête. 

Une opinion qui ne peut jamais être remise en question n'est plus vraiment une réflexion, elle devient une conviction à défendre. 

Le danger de vouloir avoir raison à tout prix 

Il existe une différence entre chercher à comprendre et chercher à avoir raison. 

En cherchant à comprendre, je peux être intéressé par un argument qui remet en question ma position. 

En cherchant à avoir raison, je vais surtout chercher les failles de l'argument adverse. 

Je cherche à gagner et non vraiment à savoir. 

Et c'est pile à ce moment là que le raisonnement motivé entre en scène.

​​​​​​​On peut devenir très créatif pour trouver des justifications à ce que nous voulons déjà croire. 

Plus on est attaché à une opinion, plus il peut devenir difficile de la remettre en question. 

On peut avoir l'impression que ce n'est plus mon idée qui est attaquée mais moi qui suis attaquée. 

Changer d'avis ne signifie pas avoir été idiot 

Nous avons tous déjà modifier un avis ! 

Sur une personne, sur un métier, une relation, une croyance ou une manière de voir le monde. Et heureusement!

Car cela veut dire que nous avons appris quelque chose. La personne que nous étions hier n'est plus tout à fait la même que celle d'aujourd'hui. 

Pourquoi faudrait-il alors considérer comme une faiblesse le fait que notre réflexion évolue ?

Notre pensée fonctionne et c'est tant mieux ! 

Et dans la vie personnelle, cela change beaucoup de choses 

Cette question ne concerne pas uniquement les débats intellectuels. 

Elle concerne aussi nos relations et nos décisions. 

Par exemple : 

"Mon conjoint fait ça parce qu'il ne me respecte pas." 

Est-ce un fait ou un interprétation?

"Cette personne ne m'apprécie pas." 

Qu'est ce que je sais réellement?

"Je suis incapable de changer." 

Sur quoi est-ce que je fonde cette conclusion ?

"Cette décision est forcément la bonne."

Quelles informations pourraient me faire changer d'avis ?

Ces questions simples permettent de créer un espace entre ce qui s'est réellement passé, ce que nous interprétons et ce que nous imaginons. 

Cet espace est précieux car il laisse une marge de manœuvre à la pensée. 

Accepter de ne pas savoir ne veut pas dire ne jamais décider 

Il serait tentant de penser d'aller à l'extrême en se disant "comme je ne suis pas certain je ne prends aucune décision." Le but n'est pas là. 

​​​​​​​Nous devons très souvent décider avec des informations incomplètes pour choisir un travail, mettre fin à une relation, créer une boîte, déménager, dire oui ou non...

La garantie que notre décision produira exactement le résultat espéré est peine perdu.

L'objectif n'est pas d'être certain mais d'apprendre à prendre des décisions raisonnables avec un niveau d'incertitude qui existe bel et bien. 

C'est très différent.

Intelligence ≠ compétence 

Nous valorisons beaucoup les personnes qui ont des réponses.

Celles qui parlent avec assurance, celles qui ont toujours une opinion. 

Il existe la compétence de reconnaître les limites de ce que l'on sait ou pas. 

Cela demande parfois beaucoup plus de courage intellectuel que d'affirmer une certitude.

Conclusion 

Nous avons souvent envie de savoir parce que l'incertitude est inconfortable. Alors nous cherchons des réponses, parfois trop vite. 

Nous sélectionnons les informations qui confortent ce que nous voulons déjà croire. Nous pouvons surestimer nos compétences sans nous en rendre compte. 

Nous pouvons défendre une opinion parce qu'elle est devenue liée à notre identité.

On peut confondre confiance et justesse. 

Développer son esprit critique ne veut pas dire devenir méfiant envers tout mais plutôt apprendre à mieux distinguer ce que l'on sait, ce qu'on pense, ce que l'on suppose et ce que l'on ignore. 

Avoir une pensée libre c'est laisser la place au doute sans être paralysée par lui. 

 ​​​​​​​Tu as tendance à vouloir comprendre, analyser ou décider rapidement?

Si tu as du mal avec l'incertitude, si tu rumines certaines décisions ou si tu cherche constamment à être sur de faire le "bon" choix, un accompagnement peut permettre de prendre du recul sur ces mécanismes. 

L'objectif n'est pas de te donner une réponse toute faite mais de t'aider à mieux comprendre ton fonctionnement pour pouvoir réfléchir et décider avec davantage de clarté. 

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1 Commentaires

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Mr Green
26 SEPTEMBRE 2026 à 20:50

Bravo à vous encore une fois, chacun de vos article est pertinent et semble me corespondre comme si il s'adressait à moi.

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